Dans les Ronces

Un début de nouvelle inachevée…

Les volets mi-clos filtraient la fournaise du soleil en bandes poussiéreuses qui dessinaient des raies dans la pénombre de la maison.

Harassée de chaleur, nue sur le lit, le plaisir refusait mes caresses. Goûter la virilité d’un homme était un souvenir lointain. Ma mémoire glissait comme le diamant sur un disque vinyle rayé, répétant le même instant, sautant parfois vers un autre moment. Était-ce le signe avant coureur de la bête enragée ?

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Comme la majorité des gens, mon dernier homme avait été accro de cet appareil social qui révélait discrètement les informations privées. J’avais excité sa curiosité, lui qui n’avait jamais abordé une fille sans qu’il ne connaisse déjà ses secrets les plus intimes. Tout le monde finissait par laisser filtrer par inadvertance des détails, erreur qui n’échappait pas aux algorithmes et systèmes experts, et que l’on pouvait sans peine se procurer.

Je venais tous les jours dans cette bibliothèque, occuper mes après-midi à l’abri et c’est là qu’il m’avait déniché. Le lendemain nous discutions de nouveau. Je l’intriguais, mon détachement l’intéressait, j’étais une terre inexplorée dans ce monde où chaque individu était un livre ouvert.

Il m’expliquait comment les réseaux sociaux n’avaient même plus besoin d’espionner. Il suffisait d’être photographié, de consulter des informations pour que les systèmes devinent par la frappe sur un clavier ou l’intonation de la voix, un nombre impressionnant de probabilités intimes telles que la tendance sexuelle, le type de personnalité, le niveau social, le QI.

J’étais un secret qui faisait naître une lumière dans ses beaux yeux. Je prétendais revenir d’une lointaine expédition, il n’en crut pas un mot et m’invita au restaurant. Ce repas était une aubaine en cette période de maigres repas. De fil en aiguille, il m’invita chez lui.


Dans ce refuge, je profitais d’une douce volupté qui ne dura pas.
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Il fallait fuir cette cité avant que ma retraite ne soit impossible

Il insista pour scanner nos ébats en haute résolution mais me retrouver dans cette vitrine mondiale dont j’ignorais tout m’était impossible.

Ces instants de répit s’achevèrent lorsque je croisais sur l’écran du salon des scènes d’un carnage collectif.

Dès le lendemain, les massacres commencèrent vraiment, il suffisait de regarder par la fenêtre pour constater que quelque-chose de malsain avait gagné la ville qui courait.

Je me blottissais contre lui, percevant les hurlements et les sirènes tandis qu’il zappait sur des images stupéfiantes dont il avait coupé le son.

C’est alors que la porte de son appartement explosa en vomissant des voisins devenus sanguinaires. Utilisant les barres de métal préparées pour notre défense, ces moments furent mes premières atroces tueries, je parvins à m’en sortir indemne tandis qu’il fut sévèrement griffé.

Après avoir barricadé la porte, nous conclûmes que nous ne pouvions rester là, au milieu du sang, des cadavres dans une ville qui explosait.

Au matin, j’observais la cour de l’immeuble, une ruelle déserte serait idéale pour commencer notre fuite. Dans la rue principale, une voiture brûlait près d’un camion. Trois pompiers se battaient à coups de haches contre ses occupants. J’appelais plusieurs fois mon ami qui restait vautré devant son écran. Soudain, il arracha son casque virtuel et se leva vers moi. Le bas de son visage était cramoisi, il serrait les dents avec une force qui gonflait sa mâchoire. Ses yeux rageurs s’étaient recouvert d’un voile blanc. Il me bouscula sur la table en verre qui se brisa en m’ouvrant le bras. Je me réfugiais dans la salle de bain, la porte céda sous ses coups, j’enjambais le parapet et agrippant la façade, longeais le vide jusqu’au toit adjacent. Son corps pivota puis s’écrasa plus bas dans un bruit désagréable.

Plusieurs immeubles au sud brûlaient, la foule courait, titubait sur des cadavres. Comme eux, je voulais fuir cette cité avant que ma retraite ne soit impossible. Je m’accrochais avec mon bras sain sur le rebord d’une lucarne entrouverte et finalement lâchait prise vers le sol d’un appartement silencieux.


Les placards ouverts, les vêtements éparts sur le lit témoignaient d’un abandon hâtif.

Dans le salon, deux pieds manquaient à la table renversée. J’arrachais l’un d’eux, sortais et trouvais un escalier de service qui aboutissait dans une cour, une femme au visage livide se précipita vers moi en vomissant, tentant de me griffer et de me mordre. Sa bouche noire suppurait un jus de pétrole le long de sa mâchoire. Le gros pied de table massif fît disparaître cette vision cauchemardesque. Un bruit d’os brisé et son corps s’effondra comme un pantin dont on coupe les fils.

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…aussitôt une femme au visage livide se précipita vers moi…

Une grosse voiture ronronnait devant la grille close de la cour, on voyait courir de l’autre côté des personnes épouvantables. La ville vacillait dans une guerre civile opposant les survivants aux monstruosités.

J’ôtais le cadavre du conducteur et refermais la portière. Plutôt qu’un choc, j’amenais la voiture contre la grille et poussait avec force, la grille se courba, grinça et finalement céda en propulsant la voiture en furie dans la rue. Les boulevards étaient encombrées de véhicules renversés, de scènes traumatisantes.


Je dois mes chances de survie à ce gros véhicule tout terrain que je conduisais loin des axes principaux, empruntant des ruelles, des détours, que seuls ceux qui n’aiment pas la foule connaissent.

Une heure plus tard, arrêtée sur un chemin de terre le long de la voie ferrée, je contemplais le désastre, l’axe routier de l’autre côté débordait de voitures entassées et brûlantes, les silhouettes de fous se heurtaient, la ville agonisante emplie de sirène, de coups de feu, d’incendies et de cris.

Je roulais de plus en plus vite dans une banlieue déserte, sur des chemins de terre , à travers champs en renversant des clôtures.

Ces heures de routes m’éloignèrent de l’épicentre de l’horreur. Chaque bourgade semblait abandonnée. Aidée d’une carte routière en papier, j’établissais un itinéraire vers le sud qui contournait tous les centres et villes de tailles moyennes.

J’avais détesté les gens, bien que mon bras me fasse souffrir, cette situation sans avenir ne m’affectait pas. En mangeant les provisions contenue dans le coffre, je parcourais la radio muette et m’endormis ainsi, dissimulée dans un sous bois.

Après trois jours de route, dérobant du carburant et me cachant la nuit,  je parvins à destination. L’air frais, humide, chargé d’un parfum d’humus, de sous-bois, caressait mon visage. Sortie du parc et longeant la mer, j’aperçus le toit d’une propriété sur une colline.


Des pins parasols poussaient à flan de falaise, un fouillis de ronces, de joncs d’où jaillissait des cyprès, donnait à l’ensemble du paysage un aspect sauvage.

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Sortie du parc et longeant la mer, j’aperçus le toit d’une propriété sur une colline.

Le portail était ouvert. Une vieille dame était occupée à biner un jardin potager. Elle ne parut pas effrayée et se mit en devoir de soigner mon bras en m’accueillant.

Auteur : Cissy

Née dans la jungle, elle affronte les rudes pluies de mousson au milieu des moustiques marécages et sangsues.

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